Le mouvement Occupy se porte bien

par Cher Gilmore de Share International

Après la dispersion des rassemblements par les autorités dans plusieurs villes américaines, et que le froid ait mis un frein à ce genre de manifestation, le public a commencé à se demander si le temps de ce mouvement était passé, et même, s’il s’était éteint. Pour répondre à cette question, je me suis mise à rechercher Occupy et quelques-uns des mouvements satellites dans d’autres pays, et j’ai interrogé une bonne douzaine de personnes dans plusieurs villes des Etats-Unis et d’ailleurs qui avaient participé au mouvement et en faisaient toujours partie.

201210_OWS-Mom

 

« Occupy Wall Street a révélé la scène du crime : Wall Street. »

 

Même si, selon l’un de mes interlocuteurs : « Ceci n’est que le premier chapitre d’une histoire beaucoup plus longue », il se dégage un consensus général sur ce qu’ Occupy a déjà accompli. La plupart ont noté que le discours avait changé et que le débat s’était orienté vers les inégalités en mettant l’accent sur nos problèmes. Les systèmes de classe et de capitaux, sujets auparavant tabous, sont désormais abordés par les grands médias.

Ainsi que l’a déclaré Max Armstrong du Public Banking Institute de New York : « Occupy Wall Street (OWS) a révélé la scène du crime : Wall Street. Ce crime est l’injustice économique par bien des aspects, avec en tête de liste l’esclavage dû à la dette. Faire passer le débat, polarisé mais confortable, des questions sociales gauche/droite vers la dure réalité des 99 %/1 % n’est pas facile, mais c’est ce qui a été accompli. Il s’agit sans aucun doute d’un changement majeur et cela constitue l’un des principaux si ce n’est le principal accomplissement du mouvement. »

Selon David DeGraw, auteur de The Economic Elite vs. The People of the United States of America (l’Elite économique vs le peuple américain), un des premiers organisateurs d’OWS : « Ce fut une opération de relation publique très réussie. »

Une autre réalisation du mouvement, relevée par presque tous, a trait aux effets sur les participants. Sofia Gallisà Muriente, une participante de la première heure à OWS, a observé qu’OWS étant un rassemblement hétéroclite de personnes, il a une fonction importante en tant que laboratoire et lieu d’apprentissage une opportunité de pollinisation croisée, d’élargissement des perspectives et de croissance personnelle et politique. Begonia Santa Cecilia, qui fait partie aussi bien des Indignados espagnols que d’OWS, explique l’effet Occupy sur les individus : « Ce que les gens ont vécu est unique en tant qu’expérience collective de satisfaction d’être ensemble, de partager des problèmes et des situations difficiles. Cette expérience a montré le potentiel du travail en commun pour trouver des solutions créatives aux problèmes. Espérons que les gens comprendront que la clé réside dans l’entraide, le partage des problèmes, et le fait de les résoudre ensemble en créant de nouvelles structures et en réfléchissant ensemble. Presque tout le monde est aujourd’hui conscient que l’économie et la recherche de profits dirigent le monde et que les politiciens ne représentent pas le peuple. »

D’autres ont remarqué qu’ Occupy avait donné une voix aux protestataires et un sentiment de légitimité, et que cela avait créé des communautés là où il n’en existait pas à l’échelon mondial, et réveillé une imagination radicale aux Etats-Unis surtout parmi la jeune génération. Stephen Collis de Occupy Vancouver ajoute que cela a ouvert des perspectives qui n’existaient pas il y a tout juste douze mois : « La possibilité d’une révolution non violente au sein des démocraties du « premier monde », la possibilité que les populations d’Amérique du Nord puissent se préoccuper suffisamment de leur avenir et de l’avenir de la planète et descendre dans la rue afin de reprendre leur vie en main. »

A présent qu’ Occupy n’est plus dans le collimateur des principaux médias, un observateur pourrait penser que plus rien ne se passe, mais ce n’est heureusement pas le cas. Bien que plusieurs activistes aient montré une certaine lassitude et que le mouvement soit plus actif dans certaines villes et moins dans d’autres, Occupy n’est pas mort, mais change simplement de forme et de tactique. « Il s’agit d’un état d’esprit, et la contagion est ressentie partout. Son potentiel est juste sous la surface de la vie quotidienne. »

Le temps est venu d’établir des connections et de créer des réseaux de collaboration, explique Sofia Gallisà Muriente : « Les choses gravitent aujourd’hui autour d’activités locales et décentralisées avec de nouveaux réseaux de personnes partageant le même langage, la même expérience et les mêmes capacités…. De nouvelles infrastructures sont mises en place partout. »

« Occupy Wall Street est toujours au même endroit, dans les rues, sur les places, dans le voisinage, ajoute Begonia Santa-Cecilia. OWS compte des milliers de membres qui travaillent dans de nombreux domaines, tels que la dette des étudiants et d’autres dettes, les médecines alternatives, les saisies de biens, les soupes populaires, les questions environnementales, la fracturation hydraulique, l’éducation, l’économie alternative, l’élaboration de nouvelles stratégies, etc. Un mouvement est quelque chose qui est « en mouvement », et il vivra tant que les gens resteront vivants. Le fait que les choses ne sont pas aussi visibles que pendant les jours d’occupation et de manifestations signifie que beaucoup de choses se passent à de nombreux autres niveaux. La particularité de ces mouvements est qu’ils évoluent constamment et que leur créativité s’étend de bien des façons. La capacité de réinventer et de reconstruire est illimitée. En Espagne, nous utilisons la métaphore « vagues de l’océan » pour ces nouveaux mouvements. Le sommet de la vague n’est qu’une partie du processus. »

Initiatives locales

Marni Halasa, de New York, explique : « Ce que le public semble ne pas comprendre, c’est que beaucoup de groupes Occupy comme le groupe ABG (Alternative Banking Group), le Occupy Srike Debt (grève de la dette) Group ou le Occupy Labor Alliance Group travaillent en coulisse d’une façon très stratégique. Ils ont non seulement un objectif éducatif avec des séminaires hebdomadaires sur les thèmes marquants du jour, mais ils travaillent en silence afin d’atteindre leurs buts. Souvent il s’agit de groupes d’actions directes (manifestations), ou de groupes de séminaires visant à éduquer leurs membres et le public, discutant des stratégies sur la meilleure manière de diffuser leurs messages socio-politiques au sein du public et des médias. »

De nombreuses campagnes locales m’ont été énumérées et décrites. Par exemple, le révérend Billy Talen, ministre de l’Eglise d’Earthalujah, une communauté radicale de New York, rapporte : « Nous résistons à l’arrivée du pipeline Spectra à proximité du West Village de New York. Un gaz souterrain mélangé de radon, sous haute pression et inflammable, c’est ce qui a été imposé par les 1 %. Les New-Yorkais n’ont pas été mis au courant. C’est donc ce que font beaucoup de gens – se spécialiser. En se servant de leurs nouvelles capacités d’action directe en matière de tactiques de survie de vie durable. »

D’autres initiatives locales à New York comprennent des conférences sur la création des biens communs mondiaux, une grève des loyers à Brooklyn, des programmes concernant les immigrants, l’occupation mensuelle d’un square dans la ville, ainsi qu’une Université libre.

A Atlanta, Minneapolis et Los Angeles, les gens d’ Occupy travaillent sur le problème des saisies de biens et, à Los Angeles, également sur les sans-abri. Toujours à Los Angeles, les gens d’ Occupy produisent des films et développent une nouvelle chaîne d’information. Au Texas, la Star Sands Blockade a été créée afin d’interrompre la section du pipeline Keystone XL prévu dans cet Etat, en collaboration avec d’autres groupes déjà organisés autour de cette question. Occupy Houston a rejoint une grève des portiers locaux, Occupy Vancouver joint ses forces au mouvement des étudiants du Québec, et Marc Armstrong annonce qu’un nombre grandissant de conseils municipaux votent pour retirer leurs dépôts dans les grandes banques pour les confier à des banques solidaires.

Afin de faciliter les communications entre toutes ces villes et ces groupes, InterOccupy a été créé, où des groupes Occupy régionaux et nationaux se réunissent pour partager leurs idées. D’autres moyens de communication continuent aussi à fonctionner, tels que Occupytheory.org, L’Avenir d’Occupy (the futureofoccupy.org), Occupied Wall Street Journal (occupied media.us), et Occupywallstreet.com, qui diffuse et décrit des actions directes.

Vicente Rubio, un organisateur OWS, affirme : « Généralement, Occupy s’est dispersé, travaillant dans tous les espaces ouverts. Il ne perd rien de son actualité mais change de forme. Il a moins d’intensité, ce qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose. A présent, la grande question est de continuer à travailler avec constance et régularité. Dans quelques années, ce mouvement pourrait ne plus s’appeler Occupy, mais il aura créé une nouvelle culture politique. »

La voie à suivre

Les groupes Occupy discutent de l’avenir du mouvement et sur quels thèmes porter l’accent à l’avenir ; les différentes personnes avec qui j’ai parlé avaient des opinions divergentes sur le sujet. La plupart ont convenu que la critique systémique est la partie la plus importante de leur action ; ils pensent également que le mouvement est en transition. Plusieurs estiment que des moyens de rendre le mouvement viable sur le long terme doivent être trouvés afin que les gens puissent participer et continuer leur vie quotidienne, et que de nouvelles manières permettant aux gens de prendre facilement part au mouvement doivent être inventées. D’après Bill Zimmerman : « De nouvelles tactiques doivent maintenant être développées afin d’encourager une plus large participation. Dans la lutte à venir, le militantisme, la désobéissance civile et les prises de contrôle illégales seront tous nécessaires, mais le plus important sera de trouver de nouveaux moyens qui permettent aux personnes moins engagées de s’allier avec celles qui le sont plus. Ce n’est pas une question insurmontable ; de nouvelles tactiques ont souvent émergé à partir de mouvements d’avant-garde (par exemple les sit-in, les Freedom Rides, la destruction des cartes d’enrôlement pour le service militaire, les parades gay-pride, etc.) »

Steven Collis ajoute : « Occupy est parti d’une manifestation contre notre système économique et constituait un appel pour un regroupement de différents mouvements. Il doit continuer à relier les thèmes socio-économiques et environnementaux tout en favorisant l’activisme local et la construction du mouvement. Il faut se donner le temps de faire évoluer les meilleurs moyens de canaliser les différents mouvements sociaux et les mettre en réseau partout où ils sont aux prises avec les injustices spécifiques du capitalisme mondial. »

Certaines personnes ont cité différents thèmes qui, selon elles, devraient constituer une priorité à l’avenir, comme les biens communs, la séparation de l’argent et de la politique, le processus mondial de changement, ou encore trouver de nouveaux moyens pour s’adresser aux 99 %. La nécessité d’une discussion sur la façon de regrouper les différents mouvements d’une manière non hiérarchique a également été évoquée, de même que la nécessité de revenir à l’essentiel et de se rendre en personne dans les quartiers à des fins de sensibilisation.

201210_OWprotestingcouple-UNITY

 

« Ce pour quoi nous nous battons nous englobe tous. Il y a unité dans la diversité, et il y a assez de place pour que chacun s’intéresse aux questions qui le passionne tout en gardant une vue sur la situation globale. »

 

Lorsqu’on interroge les militants sur les forces et les faiblesses du mouvement, certains aspects apparaissent des deux côtés comme par exemple l’ouverture, l’inclusivité et le fait qu’il n’y ait pas d’idéologie ou de ligne du parti. N’importe qui peut s’intégrer dans le mouvement mais en même temps il est difficile de canaliser les énergies. Un autre exemple cité concerne les luttes intestines et l’intensité des débats, ce qui peut être source de division, mais peut aussi rapprocher. Son approche inclusive, participative et démocratique d’auto-gouvernance constitue un atout, mais peut-être une faiblesse lorsque ne sont pas contrôlés les perturbateurs qui peuvent faire dérailler le processus.

Parmi les atouts solides se retrouvent le fait que le mouvement fait preuve d’un bon état d’esprit, qu’il est positif, dirigé par des jeunes, qu’il a commencé à fournir des moyens de résoudre certains problèmes majeurs des Etats-Unis, qu’il a attiré des gens brillants et éloquents qui ont une vision d’ensemble et qui savent recadrer les anciennes questions, qu’il se construit dans la durée, qu’il se base sur des liens sociaux et communautaires, qu’il utilise efficacement les médias sociaux et qu’il s’engage en faveur de la paix.

Parmi les faiblesses furent cités la possibilité d’un épuisement des militants, l’ampleur des problèmes et des défis, le manque de coordination au niveau national pour les personnes travaillant sur les mêmes questions, peut-être trop d’attention consacrée aux médias grand public, l’attitude non-productive de confrontation qu’ont certains envers la police et le manque de ressources pour faire face à l’opposition farouche de l’Etat et de ses médias. Une personne estimait que le mouvement a tendance à reconstruire l’identité de l’Amérique, au lieu de se concentrer sur un processus mondial de changement.

Lorsqu’on demande aux personnes impliquées si elles pensent que le mouvement Occupy pourra se développer suffisamment pour forcer un changement radical, les opinions varient d’un extrême à l’autre. Beaucoup estiment qu’ Occupy a la capacité de mener à ce changement s’il continue le travail sur le terrain, mais que le changement pourrait se produire sous une autre appellation. Bill Zimmerman aborde cette question dans son article Les conséquences du mouvement Occupy dépasseront celles du mouvement activiste des années 1960 : « Il est certain que si les réformateurs se font suffisamment entendre, ceux qui ont des richesses et du pouvoir vont renoncer à une partie de celui-ci afin d’éviter de tout perdre. C’est ainsi que nous avons obtenu le New Deal et la guerre contre la pauvreté. Un nouveau mouvement est en train de naître. Les jeunes fauteurs de troubles au chômage et rejetés par la société comprennent que les disparités extrêmes de richesse et de pouvoir qui sont la cause de leurs problèmes ne disparaîtront pas d’elles-mêmes. Derrière ces jeunes se retrouveront des millions de travailleurs insatisfaits à la poursuite de l’inatteignable rêve américain. C’est pourquoi la prochaine ère de militantisme citoyen est susceptible d’éclipser ce que ma génération a réalisé dans les années 1960. Nous avons modifié le pays culturellement, socialement, sexuellement et spirituellement. La prochaine vague de militantisme va le changer économiquement. »

A la question de savoir si le mouvement peut aborder toutes les grandes questions de fond, la grande majorité des personnes questionnées a estimé qu’il le peut et le doit de par sa propre nature, mais qu’il reste beaucoup de travail à faire. Il faut continuer à faire le lien entre les différentes questions et celle de l’injustice économique, et développer une forme d’unité qui ne permette pas d’exclure une personne sur base du genre, de la race, de l’orientation sexuelle, etc. Pablo Benson l’exprime de cette façon : « Ce pour quoi nous nous battons nous englobe tous. Il y a unité dans la diversité, et il y a assez de place pour que chacun s’intéresse aux questions qui le passionne tout en gardant une vue sur la situation globale. » Sofia Gallisá Muriente appelle cela une « version pop de la guerre des classes » ; elle ajoute : « C’est énorme ! Si les gens peuvent analyser leur situation en termes de classe et d’économie cela touchera tout le monde. » Marc Armstrong témoigne : « L’une des choses que j’ai apprises à partir des manifestations massives et couronnées de succès en Islande, en Espagne, à Montréal et ailleurs, c’est que nous sommes beaucoup plus efficaces lorsque nous agissons en tant que groupe. Mon espoir pour le mouvement Occupy est que nous saurons mettre de côté nos différences et agir dans l’unité. Ensemble, nous formons une force puissante. »

La conclusion est que le mouvement Occupy est encore bien vivant et toujours actif, il cherche de nouvelles formes et de nouvelles façons d’atteindre les 99 % et il s’allie avec d’autres groupes et organisations afin de catalyser des projets spécifiques. Comme l’affirme Stephen Collis : « Nous avons débuté, nous avons une idée de l’objectif et des moyens d’y arriver, et il y a en beaucoup parmi nous qui sont prêts à travailler sur ce projet quels que soient les obstacles et les oppositions. Nous nous voyons les uns les autres et nous cherchons des moyens d’agir ensemble. Je reste prudemment optimiste. »

Peter Rugh résume la situation : « Nous avons le pouvoir de transformer le monde. Nous pouvons vivre en harmonie avec la nature et la préserver pour les générations futures et nous pouvons avoir une société plus juste et plus humaine. Je voudrais juste encourager les gens à s’impliquer, car sans eux, nous ne pourrons pas le faire. » George Por, de Londres, ajoute : « Quand le souffle d’ Occupy se développera en une tempête des 99 %, la Chambre des Communes pourra exercer une pression suffisante sur les marchés et l’Etat pour qu’ils commencent à servir le peuple, pas les élites. »

Laisser un commentaire