Brésil : de nouveaux réseaux sociaux donnent la parole aux manifestants

Considérant que les médias brésiliens grand public déforment les mouvements de contestation, de nouveaux collectifs de presse alternative et réseaux indépendants ont émergé au Bré­sil au cours de l’année passée.

Équipés de smartphones, de caméras digitales et d’appli­cations comme Twitcasting et Twitcam qui leur permettent de diffuser en direct sur Internet, ils présentent leur version des événements. Ils touchent une large audience au Brésil et cherchent à l’étendre à l’étranger.

Midia Ninja, collectif de citoyens journalistes autoprocla­més, est apparu lors des manifestations de Sào Paulo en juin 2013. Ils ont retransmis en direct depuis les premières lignes. Cela a donné un premier aperçu de l’audience que le collectif pouvait toucher avec Twitcast : à un certain point, 180 000 personnes regardaient simultanément leur diffusion en direct.

« Cette nouvelle façon de couvrir des manifestations leur a permis de devenir des sujets d’actualité nationaux et internationaux, expli­que Felipe Altenfelder, fondateur de Midia Ninja. Cela a captivé le pays pendant la Coupe des confédérations 2013, et mis le Brésil sur la carte des « Printemps mondiaux ». De l’action en direct dans la rue, et en direct sur Internet. F. Altenfelder ajoute : « Contrai­rement à ce que sous‑entendent la plupart des reportages des médias brésiliens traditionnels, la vague de contestation et d’occupations dans notre pays ne provient pas de « voyous » ou de foules manipu­lées. Pas plus que les citoyens journalistes ne représentent un pays en convulsion ou un retour en arrière. 11 s’agit d’une crise pour la démocratie et pour plus de droits, et ce nouveau média indépendant au Brésil, en diffusant des milliers de photos et vidéos en temps réel, a joué un rôle décisif en assurant une couverture correcte de la con­testation. »

Bruno Torturra, directeur de Midia Ninja, déclare : « Je veux que les gens du monde entier voient un point de vue différent sur la Coupe du monde ; celui des gens dans la rue, pas celui des gens dans les stades ni celui de la presse. »

Quand l’annonce de l’accueil de la Coupe du monde a été faite en 2007, le soutien du public était archi‑majoritaire. Mais le vent a tourné. Le mois dernier, un sondage a montré que 49 % des Brésiliens pensent que la Coupe du monde fera plus de tort que de bien, et seulement 36 % croient qu’elle sera bénéfique au pays.

Avec 11 milliards de dollars de dépenses, ce sera la Coupe du monde la plus chère de l’histoire. Beaucoup de Brésiliens pensent qu’au final ce seront eux qui régleront la note.

« C’est un nouveau Brésil, où il n’y a pas de contradiction entre aimer le football et être critique envers la Coupe du monde, com­mente Rafael Vilela, photographe et membre fondateur de Midia Ninja. Qui aurait pensé qu’au pays du football, la population serait descendue dans la rue et se serait emparée des réseaux sociaux pour critiquer la Coupe du monde et les investissements dans les sta­des. Mais ils voient l’envers du décor : les pauvres expropriés de chez eux, les favelas occupées par des forces de police « pacifiantes », et d’autres transformations violentes de leurs villes dictées par les besoins de la Fifa et des sponsors, plutôt que par le besoin des gens. »

Fabio Malini, de l’Université fédérale d’Espirito Santo, étudie les tendances des réseaux sociaux et de leurs contenus. En mars 2014, il a publié une étude sur les effets des médias sociaux sur le climat politique, et le rôle qu’ils ont joué dans les récentes manifestations. Il pense qu’une « grosse partie des médias traditionnels s’est sentie discréditée par le flux et la véracité des reportages et des témoignages de première main provenant du mouvement protestataire brésilien. La somme des milliers de col­lectifs a créé ce « nouveau grand média » qui ne paraît pas être dia­lectique et qui ne dépend pas des réseaux traditionnels de commu­nication de masse. Ce nouveau réseau de collectifs, explique M. Malini, compte déjà plus de 15 millions d’utilisateurs connectés. »

Le Brésil a désormais sa déclaration des droits de l’Inter­net : le 23 avril, la présidente Dilma Rousseff a signé le Marco Civil da Internet, loi qui assure la liberté d’expression, la neu­tralité du web et la confidentialité des données pour les 100 millions d’utilisateurs. Ce texte a été bien accueilli par les acti­vistes œuvrant à la protection de la démocratie en ligne.

« La majorité des citoyens journalistes ont moins de 30 ans, tout comme l’audience ciblée. Plus de onze millions de jeunes, âgés de seize à vingt ans, prendront part aux élections pour la première fois cette année, remarque Filipe Peçanha, journaliste pour Midia Ninja. Ce seront les premières élections depuis l’émergence du nouveau climat politique au Brésil, nourri par une nouvelle génération dont la référence politique principale est le gouvernement populaire de l’ancien président Lula. »

Le manque de confiance des jeunes dans les partis politi­ques traditionnels et dans les institutions de l’Etat est partagé par de larges pans de la population. Ils veulent voir de réels changements dans la qualité des services publics comme les transports, l’éducation et la santé. « La Coupe du monde a bien plus d’importance que le football, affirme M. Peçanha. C’est l’op­portunité de créer une plateforme pour un réel dialogue politique et culturel. On veut saisir ce moment de contact avec une audience in­ternationale de militants, journalistes et artistes pour changer le sujet du débat. »

Midia Ninja travaille avec d’autres collectifs dans l’attente de la Coupe du monde et pour toute sa durée. Ils envisagent d’occuper une aire historique de Rio pendant tout le tournoi, avec des espaces débat et manifestation, et un centre multi­média pour citoyens journalistes indépendants.

« Ce sera comme une mini‑république autonome au milieu de Rio, pour la durée de la Coupe du monde, explique M. Alten­felder. Il y aura de la place pour de l’habitat collectif, des événements culturels, des débats et un centre multimédia. On a besoin de créer de nouveaux espaces démocratiques publics et contemporains. Tout comme un excellent match de foot, le Brésil d’aujourd’hui est plein de surprises qui ne demandent qu’à éclore. On attend le coup de sifflet d’engagement, mais une chose est sûre : d’ici la fin de l’année, il y aura un nouveau chapitre dans l’histoire du Brésil, et on va s’assurer que le bon récit soit conté. On est maintenant retransmis et en direct, et on veut parler au monde. »

[Sources : The Guardian ; The Observer, G.‑B.]

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